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Les historiens numériques rêvent-ils d’archives électroniques ?

1 Leave a comment on paragraphe 1 0 [Texte en cours d’écriture, n’hésitez pas à commenter. MàJ du 06/04/18, 19h04]

Les historiens numériques rêvent-ils d’archives électroniques ?

2 Leave a comment on paragraphe 2 0 Je me souviens de ma première rencontre avec Le goût de l’archive. C’était à la fin de l’année 2006 et j’étais alors un jeune étudiant en première année de master. J’apprenais à faire de l’histoire et je découvrais ce qu’étaient des archives ; elles m’apparaissaient fortes de leur matérialité et riches de leurs odeurs, le papier craquelait sous mes doigts et le parchemin bruissait en se dépliant.

3 Leave a comment on paragraphe 3 0 Mieux, je me souviens encore de mes premiers ressentis à la lecture des archives judiciaires des Eaux et Forêts : au fur et à mesure que j’enfilais l’habit de « l’ogre des légendes » et que je cherchais la chair humaine 1)Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1964, p. 4, l’émotion d’ouvrir des liasses abandonnées depuis le XVIIe siècle le disputait à ma curiosité. Dans ces conditions, la lecture du goût de l’archive m’a permis de mettre des mots sur mes sensations, et c’est donc chemin faisant que mes recherches sur le monde forestier méridional ont rencontré Arlette Farge et ses archives parisiennes.

4 Leave a comment on paragraphe 4 0 Un autre ressenti me revient de cette époque et il m’est tout aussi important que le premier : il concerne l’irruption de l’informatique dans ma pratique d’historien. C’était le temps de mon premier Mac, le moment où j’ai pour la première fois transformé des sources en données ; c’est aussi le moment où j’ai été confronté aux première carences de ma formation d’historien. Je suis en cela typique de mon époque : la numérisation croissante de la société a accompagné et influencé mon travail de master puis de doctorat. Le processus a engendré une lente mutation dans ma pratique des archives et de l’histoire. Partant de ce cheminement, je vous propose une réflexion sur la manière dont la numérisation de notre métier modifie notre pratique, le type d’histoire à produire et notre rapport aux sources – originelles, numérisées ou nées numériques.

La numérisation du métier d’historien

5 Leave a comment on paragraphe 5 2 L’histoire numérique est trop souvent confondue avec la numérisation de notre métier. Si la première entraîne l’historien sur les chemins de traverses dédiés aux archives numérisées ou nées numériques et interroge l’appropriation de l’histoire par le public dans des espaces numériques, la seconde est plus réduite : elle ne concerne que la manière dont les outils accompagnent, influencent ou freinent la mutation de notre profession 2)Voir par exemple Elisa Grandi et Émilien Ruiz, « Ce que le numérique fait à l’historien.ne », Diacronie. Studi di Storia Contemporanea, 2012, N° 10, 2 ; Franziska Heimburger et Émilien Ruiz, « Faire de l’histoire à l’ère numérique : retours d’expériences », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012, n° 58-4 bis, nᵒ 5, p. 70‑89.. Dans ce cas de figure, que nous reste-t-il des émotions tendrement listées par Arlette Farge ?

6 Leave a comment on paragraphe 6 0 Il n’existe malheureusement pas encore d’enquête pour y répondre : à ce titre, chacun pourrait proposer ses propres perceptions selon son degré de technophilie ou, à défaut, de technophobie. Pour ma part, je vous propose ici un retour tiré d’une expérience pédagogique que je mène depuis deux ans à l’Université de Toulouse Jean Jaurès et intitulée Tribulations historiennes. Le quotidien de jeunes chercheur.es en histoire. Elle a pour objectif de faire raconter aux étudiants de master 2 recherche leur quotidien en billets de blogs, en leur donnant une série de thèmes – dont les archives. L’ensemble fournit un corpus de 361 billets qu’il est possible d’interroger en gardant en mémoire les principaux mots-clefs d’Arlette Farge.

À la recherche de la matérialité des archives

7 Leave a comment on paragraphe 7 0 Que ressort-il de ces tribulations ? Revenons un instant sur la matérialité des sources, sur cette fabrique de l’histoire qui nécessite de les manipuler, de les découvrir en flânant dans les rayonnages. Les apprentis historiens sont-ils, comme nous le sommes, habités par ce goût de l’archive ? Première indication, et non des moindres, leurs billets célèbrent la pluralité d’états de ces historiens : certains fréquentent toujours les dépôts, manipulent les archives et interrogent les archivistes. Les stéréotypes bien ancré d’une génération Y hyperconnectée et déconnectée du monde réel sont donc battus en brèche. Toutefois, plus nombreux encore sont ceux qui ne se sont jamais rendus dans un dépôt d’archives. L’époque où la recherche faisait de ces lieux un passage obligé, imposait de mener mille guérillas pour obtenir et conserver sa place de lecteur a vécu. Les possibilités offertes par le numérique modifient donc les lieux de pratique des historiens.

8 Leave a comment on paragraphe 8 2 Pour ces historiens d’un genre nouveau, se rendre dans un dépôt d’archive se révèle impossible, voire totalement inutile. Toutes leurs sources sont numérisées : Gallica, Europresse ou la Librairy of Congress fournissent des banques de données bibliographiques, des sources primaires numérisées, des sources imprimées sous formes de livres, des métadonnées à interroger sous la forme de catalogue d’articles etc. Les étudiants travaillent en bibliothèque pour bénéficier des bases de données payantes – encore que les Espaces Numériques de Travail (ENT) leur permettent à présent de s’en affranchir. Malgré tout, ils reproduisent inconsciemment les habitudes de leurs prédécesseurs : l’historien numérisé demeure un animal social qui tend à avoir son emplacement de prédilection, sa place précise, que ce soit à la maison ou à la BU. Ces habitudes fixent un cadre nécessaire à la réflexion, elle-même stimulée par certains rituels comme la nécessité de disposer de thé, de café et/ou de cigarettes en quantité.

9 Leave a comment on paragraphe 9 0 Dans ces conditions, quel rapport entretiennent ces jeunes historiens avec la matière historique ? Leurs émotions sont-elles comparables aux nôtres ? Et par extension, quelle empathie ressentent-ils avec leurs sujets ? Les étudiants sont conscients de ces questionnements et cherchent à donner un sens à leur travail. La question de la passion est présente en filigrane dans leurs propos et leur sert de fil rouge. Après tout, si tous les historiens et historiennes qu’ils ont lu ont témoigné de leur appétence pour le travail en archive, pourquoi ne la ressentiraient-ils pas à leur tour ? C’est sans doute ainsi qu’il faut interpréter les nombreuses références à Arlette Farge dans leurs billets…

10 Leave a comment on paragraphe 10 2 Or, tout n’est pas si simple : la numérisation des archives induit une forme d’effacement, d’atténuation du rapport aux sources. Les inventaires numériques ne sont plus tangibles, ils ne laissent plus guère la place à la découverte fortuite entre deux cotes. La sensualité du matériau leur échappe, et avec lui, les émotions qu’il transmet à son découvreur. Le labeur répétitif et redondant de celui qui ouvre, dépouille et renferme les cartons d’archives, le labeur qui permet de s’interroger entre deux levées, de convoquer ces traces de réel et de faire évoluer sa réflexion, ce labeur a disparu. Il a été remplacé par une lecture automatique, immédiate qui impose de penser différemment ; elle fait fi du désœuvrement, tout autant que de notre sentiment d’absence une fois qu’on ne manipule plus l’archive. En un sens, les fragments de réels s’effacent derrière les métadonnées.

Délaisser des pans entiers du savoir

11 Leave a comment on paragraphe 11 0 La numérisation de notre métier ne s’arrête pas à la seule question du rapport à l’archive ; elle concerne plus largement tous les aspects de notre métier, notamment la recherche bibliographique. À ce titre, le rapport des étudiants à la matérialité des ressources bibliographiques interpelle. Dans les Tribulations, le livre reste associé au format physique de l’objet : l’ouvrage, le bouquin, se recherche sur les rayonnages de la BU voire s’achète en librairie, mais il ne se lit par sur un écran. Google Books n’est là qu’en dernier recours, lorsqu’il n’est plus temps de se déplacer à la BU pour vérifier une idée ou une référence. Quant à Open Edition Books, il est lui aussi délaissé au profit du bon vieux format papier…

12 Leave a comment on paragraphe 12 0 À l’opposé, les articles sont plus fréquemment lus au format numérique, sur l’ordinateur ou la tablette, par le biais du navigateur ou d’une application de type Pocket. Leur attitude n’est pas réductible à leur condition d’étudiant : il semble correspondre à un mouvement de fond de la profession. Les longues plongées dans les rayonnages des magasins des BU à la recherche d’une obscure revue tendent à disparaître en raison de la faible rentabilité entre le temps passé et le peu de références découvertes.

13 Leave a comment on paragraphe 13 2 Cette tendance délaisse dans les magasins des pans entiers du savoir, comme ces innombrables revues qui n’ont pas été numérisées. Si elles n’ont pas eu la chance d’être digitalisées sur Persée, elles renferment néanmoins des trésors inestimables. Je pense notamment aux inventaires des sources du XIXe siècle qui guident le chercheur vers des fonds d’archives inattendus. De la même manière, les 57 volumes de la Bibliographie annuelle de l’Histoire de France sont eux-aussi délaissés : les moteurs de recherche nous ont fait perdre l’habitude de dépouiller d’aussi volumineux thésaurus, décourageant les chercheurs. C’est sans doute pour cette raison que la Bibliographie est en cours de numérisation. Malheureusement, sans cesse annoncée, celle-ci est régulièrement retardée 3)Les trois volumes des années 2006, 2007 et 2008 seront disponibles en ligne courant 2018 sur le portail de PSL, cf. le site de l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine.

14 Leave a comment on paragraphe 14 0  

References   [ + ]

1. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1964, p. 4
2. Voir par exemple Elisa Grandi et Émilien Ruiz, « Ce que le numérique fait à l’historien.ne », Diacronie. Studi di Storia Contemporanea, 2012, N° 10, 2 ; Franziska Heimburger et Émilien Ruiz, « Faire de l’histoire à l’ère numérique : retours d’expériences », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012, n° 58-4 bis, nᵒ 5, p. 70‑89.
3. Les trois volumes des années 2006, 2007 et 2008 seront disponibles en ligne courant 2018 sur le portail de PSL, cf. le site de l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine.

Source :http://www.gout-numerique.net/table-of-contents/title-page/les-historiens-numeriques-revent-ils-darchives-electroniques/