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Le numérique : beaucoup de gestes pour un meilleur partage ?

1 Leave a comment on paragraphe 1 1 C’est la tendance du jour, pas une discipline sans son colloque sur le numérique et son influence potentielle sur les pratiques. Le champ philosophique s’empare lui aussi du sujet en venant, lors du colloque « Transnum : penser le numérique comme transformation »1)Colloque final du programme Transnum organisé par le Groupe de recherches interdisciplinaires sur les processus d’information et de communication (GRIPIC), soutenu par Sorbonne Université des 21 et 22 juin 2018 rassemblant des chercheurs de toutes sphères, sciences humaines comme mathématiques ou sciences de la vie, s’interroger sur le degré de changement que cela représente, d’une simple étape technologique à une mutation de la cognition en passant par une mutation des savoirs.

2 Leave a comment on paragraphe 2 0 Le monde des historiens et des archivistes n’échappe pas à ces interrogations, la question se pose alors de savoir si cela offre des opportunités de collaboration jusque-là inexplorées.

De la constance du geste au don du geste

3 Leave a comment on paragraphe 3 1 La première occasion a constitué en la mise à disposition par les services d’archives d’un matériau sous une forme différente, numérique, permettant d’expérimenter de nouveaux types d’exploitation.

4 Leave a comment on paragraphe 4 1 Mais justement, comment ce matériau a-t-il pu se constituer ? Nous le savons, le travail en archives est affaire de patience, de méthode et n’a pas peur des années. Déjà, il n’y a pas si longtemps, le microfilmage a été l’occasion de gestes mille fois répétés par des opérateurs : fabriquer un panneau contenant les éléments d’identification du registre, le positionner en tête pour que cela soit la première image vue, disposer le registre sur la table de prise de vue, tourner les pages une par une debout devant la table, appuyer sur le déclencheur, etc. Le numérique n’a pas fait disparaître cette activité quelque peu monacale bien au contraire. La demande de toujours plus d’images a certes favorisé l’émergence de sociétés de numérisation qui, dans une organisation assez mécanisée, propose des services de numérisation de documents de tous formats dans leurs locaux ou dans ceux de leurs clients mais dans bien des cas ce travail repose sur les équipes des archives voire sur des bénévoles. Ainsi, tel enseignant à la retraite féru de généalogie a commencé à photographier numériquement des documents pour son usage, puis se faisant connaître via un site a reçu nombre de sollicitations de particuliers qui l’ont amené à développer un partenariat avec un service d’archives. Dix ans plus tard, au rythme d’une journée par semaine, c’est plus d’un million d’images correspondant à 6 000 registres de minutes notariées qui ont été minutieusement numérisées par ses soins soit presqu’un quart du fonds, images dont il a bien sûr fait don d’un jeu aux archives.

5 Leave a comment on paragraphe 5 1 Tout cela a permis dès le début des années 2000 à des historiens et historiennes comme Nicole Dufournaud de mettre en œuvre et enrichir des techniques d’encodage des textes2)DUFOURNAUD (Nicole), « TEI, un support méthodologique pour l’encodage du patrimoine textuel. Données, structuration et visualisation ». « Le patrimoine à l’ère du numérique : structuration et balisage » Colloque international (Université-MRSH de Caen), Déc 2009, Caen, France. pour en améliorer l’exploration de façon méthodique. Son expérience a permis par exemple dans le cadre de sa thèse Rôles et pouvoirs des femmes au XVIe siècle dans la France de l’Ouest d’exploiter les mille transcriptions réalisées à partir de documents numérisés par l’entremise des Archives départementales de Loire-Atlantique.

6 Leave a comment on paragraphe 6 1 La seconde étape a consisté en une mise à disposition, cette fois-ci en ligne, d’images et de notices descriptives standardisées. Les standards de descriptions informatiques comme XML-EAD se sont imposés au fil du temps permettant aux chercheurs de naviguer dans les fonds et leurs répertoires afin de repérer les documents utiles pour leur recherche. La distance n’est alors plus un problème. Fini, ou peu s’en faut les lettres envoyées aux responsables des services d’archives pour leur demander ce qui est conservé sur tel ou tel sujet, désormais le chercheur explore lui-même puis pose le cas échéant des questions complémentaires et vient ensuite consulter, ou bien numériser lui-même ce qui lui est nécessaire, à moins que de surcroît le corpus qui l’intéresse soit déjà numérisé.

7 Leave a comment on paragraphe 7 1 Cette mise à disposition se double bien souvent d’une démarche collaborative, ainsi des plates-formes d’annotation permettent dans le cadre d’un appel aux bonnes volontés de particuliers ou d’associations, de faire progresser l’indexation voire l’identification de certains documents.

8 Leave a comment on paragraphe 8 0 L’investissement des usagers a été étudié attentivement par les Archives nationales3)Une étude interne « Pour des Archives nationales ouvertes et participatives » a été réalisée par Marie-Françoise Limon-Bonnet à la demande de Françoise Banat-Berger directrice des Archives nationales résolument tournées vers le participatif ce dont témoigne le blog Archives nationales participatives sur hypotheses.org. Il en ressort que les pratiques sont très diverses et le spectre des possibilités très étendu depuis l’indexation collaborative, l’identification de documents, la correction ou l’enrichissement d’instruments de recherche, l’alimentation de dictionnaires jusqu’à la transcription et l’édition de textes collaborative.

9 Leave a comment on paragraphe 9 2 Répondant dans un premier temps à une demande très orientée sur la généalogie personnelle, les premières expériences comme celle des Archives départementales de l’Ain décrite dans la Gazette des Archives4)(BEAUME) Florence, (VESSON) Valery, « L’indexation collaborative aux archives départementales de l’Ain », La Gazette des archives, n°207, 2007-3. Archives et Internet : contributions et témoignages. pp. 107-114. ont permis d’indexer à l’époque 10 % de leurs collections de registres paroissiaux et d’état-civil, cette démarche transcende désormais les besoins individuels pour être une véritable contribution à l’histoire collective. Ainsi la plateforme testaments-de-poilus qui fait appel à la transcription et à l’encodage collaboratif connaît un vif succès, certains internautes ayant effectué plusieurs centaines de contributions. L’ouverture progressive à l’indexation collaborative des décrets de naturalisation numérisés de la base Natnum comporte de son côté un indéniable aspect social. On voit donc que le numérique apporte de nouveaux paradoxes, une salle de lecture virtuelle individuelle voire personnelle comme le décrit Julien Benedetti et dans le même temps une description enrichie collectivement via les plates-formes d’annotation.

10 Leave a comment on paragraphe 10 0 Toutefois cette collaboration demande soutien et organisation comme le décrit Emmanuelle Roy dans son intervention5)(ROY) Emmanuelle, « Construire des pratiques collaboratives dans les Archives : l’exemple de Soldats de Vendée », contribution au colloque Conservation et réutilisation des archives à l’ère du numérique, les expériences de la Chine et de la France, organisé par l’École nationale des chartes et l’Académie des sciences d’outre-mer, les 23 et 24 octobre 2017, à Paris. « L’apport du travail collaboratif des chercheurs à la mise en valeurs des archives : l’expérience des Archives départementales de la Vendée ». Stimulés par l’enquête du Service interministériel des Archives de France, À l’écoute des publics des archives (2013-2014), où il était apparu une forte attente des internautes fréquentant le site des Archives départementales sur des possibilités de participation et de partage, des projets comme Soldats de Vendée ont permis d’identifier plusieurs motivations telles que l’intérêt pour un sujet historique comme la période de la Première Guerre mondiale, l’envie « de contribuer à quelque chose qui a du sens, d’être utile et de faire partie d’un groupe ayant un but précis », sans oublier le goût du jeu, une attirance pour la technologie ou encore une manifestation de reconnaissance pour le travail réalisé par le service d’archives.

11 Leave a comment on paragraphe 11 2 Mais tout comme le web continue sa marche vers un réseau mondial de données, permettant d’envisager de relier les silos d’informations et de données des institutions culturelles (archives, bibliothèques, musées, etc.) vient avec la promesse de nouvelles possibilités d’analyse pour les chercheurs versés dans ce type de prospection, pour peu et ce n’est pas une mince question pour les institutions en question, que l’on ait préalablement mené un travail important de préparation et d’identification de ces données. Ce travail doit être pleinement reconnu comme nécessaire. En effet, ainsi que le sociologue Jérôme Denis le souligne dans un entretien à propos de son livre Le travail invisible des données. Éléments pour une sociologie des infrastructures scripturales : «Assumer explicitement que les données sont toujours travaillées, montrer que ce travail est la condition même de leur scientificité (ou de leur efficacité pour les entreprises par exemple, de leur justesse, ou encore de leur qualité pour le débat citoyen) est un enjeu primordial en ces temps où les données sont présentées comme des ressources qui seraient naturellement disponibles et qu’il suffirait de libérer pour qu’elles circulent sans friction ».

Vers un meilleur partage ?

12 Leave a comment on paragraphe 12 0 Le sujet de la mise en circulation des données et de ce que l’on peut en faire intéresse au-delà des frontières, qu’elles soient transalpines ou atlantiques.

13 Leave a comment on paragraphe 13 1 Ainsi les participants au VIIIe colloque des archivistes de l’Arc alpin occidental des 12 au 14 octobre 2017 intitulé « Les archivistes au centre du patrimoine culturel »6)« Les archivistes au centre du patrimoine culturel. Actes du VIIIe colloque des archivistes de l’Arc alpin occidental 12-14 octobre 2017 », La Gazette des archives, n°249, 2018-1 ont abordé dans leur réflexion la question des cloisons entre les professions et les institutions pouvant conduire à garder des cadres rigides de traitement des informations tout en se demandant si les nouvelles possibilités techniques ne pouvaient pas au contraire pousser à inventer de nouvelles façons de faire et dans l’idéal, de faire à plusieurs. Comme l’a souligné Dimitri Brunetti dans son intervention7)(BRUNETTI) Dimitri, « L’archivio multipologico : definizione, descrizione e identità », La Gazette des archives, n°249, pp. 39-49, il est possible de tendre vers une harmonisation des descriptions provenant de professions différentes, ainsi l’expérience Collective Access dans le Piémont vise à développer pour les biens culturels provenant des archives, bibliothèques et musées, un système coordonné de description, de collecte de ressources numériques, de gestion des données et de publication.

14 Leave a comment on paragraphe 14 1 De son côté le Québec a organisé en juin dernier pour la troisième année consécutive un colloque sur le Web sémantique. À ce stade, il devient urgent de préciser que ce vocable employé à toutes sauces désigne un ensemble de technologies permettant d’apporter une réponse à la dispersion et à la non structuration des données qui rendent leur exploitation difficile. Le colloque tente cette fois-ci de faire converger la théorie et la pratique du développement d’applications, dans un contexte où l’exploitation des données massives, générées notamment par les objets connectés, pourraient tirer profit des technologies sémantiques et du web des données. L’année précédente il s’interrogeait sur la transformation des données en connaissance ce qui, nous le voyons, vient à la rencontre des préoccupations du colloque Transnum évoqué plus haut.

15 Leave a comment on paragraphe 15 0 La mise à disposition des données dans des standards internationaux, l’utilisation de vocabulaires communs, de modèles construits collectivement donnent les meilleures chances de manipuler des corpus, de les enrichir, de les recomposer pour enfin les donner à voir sous une nouvelle forme sur le web. Nous entrons donc dans une ère où archivistes et chercheurs peuvent produire en co-construction et nourrir réciproquement leur travail. Ceci apportant aussi une tension dialectique où chacune des parties interfère avec l’autre. Quel rôle pour chacun, quel domaine de compétences et d’intervention? D’autant que quelquefois la dualité réside dans les mêmes personnes, n’oublions pas en effet que les archivistes ont reçu généralement une formation d’historien et quand ils en ont le goût et surtout le temps mènent eux-mêmes des recherches pour mieux faire connaître les trésors dont ils ont la responsabilité.

16 Leave a comment on paragraphe 16 0 Cette exposition sur la Toile comporte en effet des risques, celui d’être jugé pour la qualité des données proposées pour les archivistes par exemple, ou celui de donner à voir leurs parcours de recherche pour les historiens, celui enfin de voir des suggestions voire des solutions innovantes sortir d’un autre domaine de compétence jusque- là spectateur.

17 Leave a comment on paragraphe 17 0 Cette difficulté dépassée, s’offre alors la possibilité de mener des travaux de recherche en partenariat comme celui entre l’Institut de recherche d’histoire des textes et les Archives nationales pour le projet de reconnaissance par ordinateur des écritures anciennes, Himanis, qui offre des perspectives de recherche en plein texte directement dans le document.

References   [ + ]

1. Colloque final du programme Transnum organisé par le Groupe de recherches interdisciplinaires sur les processus d’information et de communication (GRIPIC), soutenu par Sorbonne Université
2. DUFOURNAUD (Nicole), « TEI, un support méthodologique pour l’encodage du patrimoine textuel. Données, structuration et visualisation ». « Le patrimoine à l’ère du numérique : structuration et balisage » Colloque international (Université-MRSH de Caen), Déc 2009, Caen, France.
3. Une étude interne « Pour des Archives nationales ouvertes et participatives » a été réalisée par Marie-Françoise Limon-Bonnet à la demande de Françoise Banat-Berger directrice des Archives nationales
4. (BEAUME) Florence, (VESSON) Valery, « L’indexation collaborative aux archives départementales de l’Ain », La Gazette des archives, n°207, 2007-3. Archives et Internet : contributions et témoignages. pp. 107-114.
5. (ROY) Emmanuelle, « Construire des pratiques collaboratives dans les Archives : l’exemple de Soldats de Vendée », contribution au colloque Conservation et réutilisation des archives à l’ère du numérique, les expériences de la Chine et de la France, organisé par l’École nationale des chartes et l’Académie des sciences d’outre-mer, les 23 et 24 octobre 2017, à Paris.
6. « Les archivistes au centre du patrimoine culturel. Actes du VIIIe colloque des archivistes de l’Arc alpin occidental 12-14 octobre 2017 », La Gazette des archives, n°249, 2018-1
7. (BRUNETTI) Dimitri, « L’archivio multipologico : definizione, descrizione e identità », La Gazette des archives, n°249, pp. 39-49
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